Mon rêve se passe dans le Far West. Je suis chargé de recruter un cow-boy pour protéger une femme accusée à tort d'avoir eu une relation sexuelle avec son pingouin. Tout ça est un peu vieillot, un vrai western hollywoodien : bons sentiments, promesses solennelles de défendre l'honneur de la dame innocente, etc. Tu parles d'un rêve bizarre. Mais ensoleillé. C'est peut-être parce qu'il fait moins quinze dehors que je rêve des paysages d'un imaginaire Arizona.
Je suis réveillé par le vrombissement d'un appareil électrique à l'étage au-dessus. Quelque chose de bruyant, peut-être une perceuse. Insupportable. A cinq heures du matin. Immédiatement je me dis que quelqu'un fait ce bruit exprès, pour se venger. Parce que je halète, parce que je fais crisser mon lit quand je rêve, en particulier quand je rêve d'une femme ayant, ou accusée d’avoir eu, une relation sexuelle avec son pingouin. Ou peut-être j’ai fait trop de bruit en essayant d'arranger ma couverture. Merde quoi, qu'est-ce qu'il a ce type, je ne me suis même pas branlé cette nuit. Mon rêve était prophétique : moi aussi, justement, je suis faussement accusé d'avoir eu une relation sexuelle avec mon pingouin. Enfin, c'est vrai que je ne suis pas toujours sage, la nuit. On ne prête qu'aux riches.
Je suis sûr que c'est une perceuse. Je revois le visage de la Pute : pâle, hâve, défait, trop maquillé avec des cheveux jaune paille, lamentable. Ça ne va pas se passer comme ça, je ne me ferai pas avoir par un petit con. Je me lève, je sors dans le couloir, je monte à l'étage. Je sonne, une fois. J'attends. Posé, calme, quatre-vingt-dix kilos, une tête de truand. Personne n'ouvre. Je finis par redescendre. Silence.
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Dans l'immeuble de mes vieilles, au-dessus de chez nous, vivait la Pute. C'était comme ça que mes vieilles l'appelaient. D'ailleurs c'était peut-être bien une ancienne pute en effet ; du moins à en croire madame Garnier. Elle ne semblait pas avoir d'emploi, ou alors pas très prenant ; apparemment elle était toute la journée chez elle. Chômeuse, comme ma tante. Madame Garnier qui connaissait tout le monde dans la ville et au-delà nous affirmait qu'elle était entretenue par le type qui venait de temps en temps la sauter. On disait qu'il l'avait fait venir exprès de Nancy quand il avait déménagé à Bar-le-Duc, qu'il lui avait trouvé cet appartement pas loin de son nouveau logement à lui ; on disait qu'il lui payait le loyer. On disait qu'il était marié, que par ailleurs il couchait plus ou moins avec sa propre patronne. On dit beaucoup de choses dans une petite ville ; parfois c'est vrai, et parfois pas. Le type arrivait au beau milieu de l'après-midi, elle gémissait en cadence pendant quelque temps, et puis il repartait, dans sa voiture sportive en toc.
Aux yeux de mes vieilles, ce couple représentait tout ce qu'il y avait de pire. La femme entretenue, soumise au mâle, gagnant sa croûte en simulant ; son mec aux relations multiples, à la sexualité frénétique. La Pute représentait les mœurs modernes dans toute leur horreur. La haine de mes vieilles envers elle était à mes yeux sans commune mesure avec le désagrément causé : cinq minutes de gémissements, quatre ou cinq fois par semaine, en pleine journée. Quand la Pute miaulait pour exciter son mâle, elles l'imitaient bruyamment. Quand restée seule elle marchait au-dessus de nous avec ses chaussures qui claquaient, elles tapaient du balai au plafond. En rentrant des courses, l'une demandait à l'autre, de façon à être entendue : "Alors, comment va la Pute ?" Ou bien, au paroxysme de leur colère lorsqu'une séance de gémissements se prolongeait depuis plusieurs minutes déjà, elles criaient à pleins poumons : "Eh, la Pute, on se calme ? La Pute ! Pute pute pute !" Je soupçonne que le type à la voiture prenait plaisir à ce jeu, d'ailleurs. Ce qui n'était absolument pas le cas de la Pute. Quand elles la croisaient dans l'escalier, mes vieilles lui disaient bonjour de façon exagérément polie, avec un grand sourire. Et comme elle ne les saluait pas, et regardait de côté, elles avaient la satisfaction de se dire qu'elle était folle.
En somme, tourmenter la Pute, rechercher de nouveaux moyens de lui être pénible, était devenu l'une de leurs principales distractions. Elles n'avaient pas grand-chose d'autre à faire, dans une petite ville comme ça. Il faut bien s'occuper. La Pute et son mec faisaient l'amour juste au-dessus de ma chambre ; pourtant je ne les entendais pas souvent. C'est vrai que je n'étais pas là toute la journée, comme la chômeuse. Je ne sais pas comment mes vieilles les entendaient, à l'autre bout de l'appartement. Peut-être la haine aussi bien que l'oisiveté, affine les sens, tandis qu'au contraire l'affection les atténue : en ce qui concernait mes exercices solitaires et nocturnes, mes vieilles s'efforçaient de vivre et laisser vivre, tant bien que mal ; confrontées à mes faiblesses elles se faisaient sourdes et muettes, dans la mesure du possible. Bien sûr j'étais un homme, donc irresponsable, incorrigible, ne répondant pas de mes pulsions inévitables ; peut-être même elles constataient mes progrès avec une secrète satisfaction, comme un signe de ma santé. Elles n'étaient sans indulgence que lorsqu'il était question de la Pute, de n'importe quelle Pute.
Je me souviens comment, en prononçant le mot "Pute", ma tante la chômeuse postillonnait. D'ailleurs elle ne prononçait pas seulement ce mot au sujet de notre voisine du dessus. C'était un mot souvent employé par elle, au sujet des femmes légères, des femmes d'aujourd'hui qui avaient perdu le sens de la retenue, qui forniquaient à droite et à gauche, établissant ainsi un modèle, une norme qui portait préjudice aux femmes honorables. Au fond, pour elles, les seules femmes honorables étaient celles qui ne se laissaient pas approcher par un homme.
Dans la théorie de mes vieilles, la sexualité était dans son essence masculine et violente ; l'acte sexuel était la prérogative du mâle, c’était toujours une sorte de viol, au mieux un compromis cruel dont la femme ne pouvait tirer grand plaisir, ou alors c'est qu'elle était une pute. L'homme était naturellement un agresseur, la femme une victime. Se soumettre à la sexualité masculine, chercher à imiter l'insouciance du mâle, c'était trahir les autres femmes et se trahir soi-même. En somme, mes vieilles trouvaient la sexualité dégoûtante, et elles s'efforçaient d'en dégoûter les autres. Elles trouvaient la sexualité humiliante pour la femme, et elles s'efforçaient d'humilier un peu plus encore celle qui s'y soumettait, de bien lui mettre le nez dans son caca, histoire qu'elle ne croie pas qu'elle fait quelque chose de légitime. Car une pute est impardonnable, sa faute ne peut pas être rachetée ; elle a perdu sa dignité, elle s'est définitivement rabaissée en-deça de la société normale et ne mérite que le mépris. Mes vieilles étaient horrifiées par les histoires de réhabilitation d’anciennes prostituées. Une pute n’est pas réhabilitable, disaient-elles ; pute un jour, pute toujours.
Pour elles l'homme était l'ennemi ; les femmes se devaient d'éviter son contact, sous peine de devenir avilies, à la fois victimes et complices. Je me demandais comment elles pouvaient accepter ma propre présence sous leur toit. J'ai déjà dit qu'elles me considéraient comme un homme, c'est-à-dire une menace dont il faudrait peut-être un jour se débarrasser sans états d'âme, mais non blâmer ; me juger pour ce que j'étais, condamner mes agissements d'un point de vue moral, eût été aussi absurde et cruel que mettre en prison un lynx ou un loup pour les déprédations commises. Simultanément, je n'étais pas pour elle exactement un homme, du moins pas un homme comme les autres, pas encore. J'étais, avant tout, leur brillant neveu, celui qu'elles avaient vu naître ou presque, leur préféré ; leur dureté théorique, inhumaine, s'inclinait devant la réalité des relations humaines. Plus tard elles acceptèrent ma masculinité balbutiante avec une résignation amère, avec aussi la satisfaction de pouvoir attribuer tous nos différends à cette masculinité. "Quel macho," s'écriaient-elles, "quel macho prétentieux ! Quand tu auras une copine, tu auras intérêt à ne pas la maltraiter comme tu nous maltraites." Mais ça n'est pas arrivé. Je n'ai pas eu de copine.
Mes vieilles s'imaginaient être les seules dans la famille à avoir "la tête sur leurs épaules" ; en fin de compte elles vivaient comme les autres dans l'incohérence ; elles étaient conscientes de cette incohérence, elle l'acceptaient comme une marque de la condition humaine ; elles oubliaient fort à propos leurs discours les plus misanthropes, dès que l'occasion se prêtait à une interprétation plus généreuse. Peut-être, si elles m'avaient fait des scènes au sujet de ma sexualité naissante, j'aurais réagi violemment contre leurs idées. Mais elles se sont toujours retenues ; je n'avais droit qu'à leur occasionnelle mauvaise humeur, après telle nuit trop agitée. Leur indulgence me tourmentait par son incohérence ; j'étais précisément à l'âge absurde où on recherche la cohérence. A partir de leurs aphorismes épars, prononcées sententieusement, avec un haussement d'épaules, dans leurs moments de mauvaise humeur, je construisais mon propre édifice théorique, dans lequel la faute jouait un rôle bien plus incontournable. Longtemps j'ai craint de parler aux femmes, j'avais peur qu'elles m'imputent (à juste titre) ce que j'appelais de "mauvaises intentions". Aujourd'hui encore je suis mal à l'aise auprès d'elles.
Mes vieilles n’étaient pas exactement charitables envers l'humanité. Mais elles n’étaient pas seules à entrer en conflit avec d’autres locataires ; dans leur grande majorité, les différents occupants de l’immeuble se détestaient cordialement. La seule personne à ne pas être en conflit avec tout le monde était une petite vieille à moitié sourde, vivotant dans un studio avec ses fleurs et ses deux chats ; elle mourut dans la quatrième année de notre séjour à Bar-le-Duc, et fut remplacée par un jeune couple chez qui se réunissait presque tous les soirs un groupe d’invités bruyants et alcooliques, qui créa presque une sorte de trève entre les autres habitants en raison de la détestation unanime qu’ils suscitaient ; même mes vieilles oublièrent un peu la Pute et prirent l’habitude de s’épandre sur les méfaits de la jeunesse, plutôt que sur les vertus de la chasteté féminine. En fin de compte, le grand coupable dans tout cela (à supposer qu'il faille à tout prix en désigner un) c'était le propriétaire, le constructeur, qui avait lésiné sur l’isolation sonore. Nos relations à nous-mêmes et aux autres, les sentiments de sympathie ou d'aversion que nous ressentons envers notre prochain, sont étroitement dépendants des circonstances matérielles, du niveau de confort dans lequel nous vivons. Toute cette agitation, toutes ces petites haines, auraient facilement pu être évitées avec quelques milliers de francs de travaux.
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Cette semaine j'ai entendu plusieurs fois le bruit bizarre, à des heures différentes. D'ailleurs pendant le jour il est à peine audible. Je crois que c'est quelque chose dans la tuyauterie. Ce qui ne m'empêchera pas, une fois la nuit venue, de craindre à nouveau ce bruit, de tendre l'oreille avec angoisse à chacune de ses interruptions, à chacun de ses recommencements ; persuadé qu'il est le signe de la sourde réprobation des choses, le châtiment de mon péché charnel sans cesse renouvelé, toujours commis seul : parfois dans l'insouciance du grand jour, parfois la nuit, dans l'obscurité et la honte.